Pause poésie : Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Niels Arestrup

Développez-vous tranquillement en obéissant à votre propre évolution, vous ne pourrez davantage la perturber qu’en tournant vos regards vers l’extérieur et en attendant des réponses à des questions auxquelles sans doute, seul votre sentiment le plus intime est, à l’heure la plus silencieuse, en mesure de répondre.

Vivre en artiste, c’est vivre sans calculer, sans faire du temps un critère, c’est laisser s’épanouir au plus profond de soi, dans cette région où notre propre entendement n’accède pas, toute impression, tout sentiment et « attendre l’heure où l’on accouchera d’une clarté neuve. » C’est aussi faire confiance à son propre jugement et se préserver des réflexions d’ordre critique ou esthétique que peuvent faire tous ceux qui se targuent de connaitre et juger l’art: »…ou bien ce sont des vues partisanes figées et dépourvues de sens dans leur pétrification sans vie ou bien ce sont d’habiles jeux de mots où telle conception l’emporte aujourd’hui et la vision contraire le lendemain.

Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre coeur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s’il vous était donné d’aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple « il le faut », alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu’en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour; évitez d’abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n’y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n’auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personalité s’affirmira, votre solitude s’étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres.

UN LIVRE DE VIE
Lettres à un jeune poète (année de publication : 1929) [ Rainer Maria Rilke ]
Editeur : GRASSET
Collection : Les Cahiers Rouges
Par : Olympia Alberti

Ces dix lettres exceptionnelles – de par leur ton, leur profondeur, leur justesse – sont comme un petit traité de guidance spirituelle pour toute personne qui veut développer son champ de conscience, approfondir son rapport à l’art, au sens que prend le mot création, en toute plénitude et sans référence à des modèles extérieurs qui resteraient de l’ordre de l’esprit de chapelle ou de caste.

On a peu l’occasion de nos jours – mais l’a-t-on jamais eue, réellement ? – de lire de ces correspondances qui ne se préoccupent aucunement de ce regard, par-dessus l’épaule du scripteur, qui occupe tant nos petits maîtres actuels, fascinés d’égolâtrie et de bruit médiatique, de publication, d’effets de style et autres frou-frou de plume. Rilke, jeune poète lui-même (il n’a que 28 ans au début de cette correspondance) répond à un jeune homme de vingt ans qui cherche sa voie.

Et dix lettres composent ce recueil sincère et sans calcul, incroyablement, tranquillement vrai. « Aimer est bon car aimer est difficile. » Ailleurs : « Nous devons nous tenir au difficile. Tout ce qui vit s’y tient. » Voilà un ton qui impose sereinement des vérités, difficiles mais si bonnes, si justes à assimiler : « Pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. » Ou : « Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. »

Aucune démagogie, tout est fait même pour décourager un jeune facétieux qui tournerait ses questions de manière à entendre ce qu’il veut entendre dire… « vos vers ne témoignent pas d’une manière à vous. (…) Vos poèmes n’ont pas d’existence propre… » On ne saurait être plus clair, avec une sévérité distante. Mais le ton est chaleureux, amical, attentif – au sens où l’attention réelle s’éprouve dans un sentiment de présence indiscutable.

On est en face d’un être humain, la chose est assez rare pour être soulignée. (On fut étonnée, en son temps, de constater combien peu d’enseignants de l’université avaient connaissance de ces pages uniques, essentielles à qui doit transmettre le plus intense de l’expérience humaine. De nombreuses phrases de Rilke devraient être gravées sur les murs des universités du monde, des lieux où l’on pense devoir transmettre de la connaissance de soi, autrement dit partout, sur tous les murs inutiles s’ils sont privés des fenêtres ouvertes que sont les mots d’air et de lumière.)

Lorsque le jeune homme prie le poète de lui donner son avis sur ses vers, il répond avec fermeté : « ..je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire… » Et s’ensuit la plus belle page qui soit sur la marche à suivre si l’on est pris par le démon, la quête, la joie, la folie (continuez et rayez aussi les mentions inutiles) de l’écriture. Il évoque l’amour, le métier, le don de soi, l’écoute de la nature, l’énergie de création – et de procréation – , la conscience, l’effort, le devoir envers soi et envers les autres, la solitude et sa somptuosité, sa fécondité, son infinie richesse, la fin des choses, Dieu, la connaissance de soi.

Dix petites lettres, d’une richesse si prodigieuse… D’une justesse de voix rarement égalée. « La peur de l’inexplicable n’a pas seulement appauvri l’existence de l’individu, mais encore les rapports d’homme à homme, elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive. » On ne peut que souhaiter à tous les lycéens la joie de découvrir un si précieux immense petit livre.

OA

Lire aussi la Correspondance de Rainer Maria Rilke (aux Editions du Seuil, Œuvres 3), ainsi que sa correspondance avec Lou Andréas-Salomé, chez Gallimard.

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